Tout au nord du Canada, là où la toundra rejoint la banquise, les Inuit ont une façon unique de faire de la musique : chanter avec la gorge. Le katajjaq, ce fascinant jeu vocal pratiqué par les femmes, porte en lui des siècles d'histoire, de rires et de survie. Troisième volet de notre série « Quand une chanson protège une identité », au cœur de l'Arctique.

Après les Premières Nations, notre voyage musical met le cap vers le Grand Nord, sur l'immense territoire de l'Inuit Nunangat. Ici, dans un paysage de glace et de silence, la voix humaine devient un instrument à part entière — et une manière de dire qui l'on est.

Ici, pas besoin d'instrument : le souffle, la gorge et la complicité suffisent à faire naître la musique.

Le katajjaq, un chant venu du souffle

Le chant de gorge inuit, appelé katajjaq au Nunavik et sur l'île de Baffin — et autrement ailleurs, comme iirngaaq au Nunavut — est l'une des traditions les plus singulières de l'Arctique. Traditionnellement, il se pratique à deux femmes, debout face à face, très proches l'une de l'autre. C'est un véritable jeu : les deux voix s'entremêlent, se répondent et s'accélèrent, jusqu'à ce que l'une s'arrête, à bout de souffle ou éclatant de rire. Sans aucun instrument, uniquement avec la respiration et la gorge, les chanteuses imitent les sons qui les entourent : le vent, l'eau qui coule, le cri des oiseaux ou le pas des animaux.

Une musique née du territoire

Cette musique est indissociable du territoire qui l'a vue naître. Autrefois, le katajjaq accompagnait les longues journées, parfois lorsque les hommes étaient partis chasser : c'était à la fois un divertissement, un lien social et une façon de faire passer le temps. À ses côtés vit une autre grande tradition, la danse à tambour, rythmée par un grand tambour circulaire tendu de peau. Le tout dans la langue de ce peuple, l'inuktitut, encore bien vivante dans de nombreuses communautés du Nunavut, du Nunavik, du Nunatsiavut et de la région inuvialuite.

La musique inuite en bref

  • Le chant phare : le katajjaq, un jeu vocal, ou chant de gorge.

  • Qui le pratique : traditionnellement, deux femmes, face à face.

  • L'instrument : la voix seule — plus le tambour, pour la danse.

  • L'inspiration : les sons de la nature arctique.

  • La langue : l'inuktitut, parlé à travers l'Inuit Nunangat.

Un chant qui imite le vent et les rivières, c'est tout un territoire qui continue de parler.

Une tradition qui a failli s'éteindre

Cette belle tradition a pourtant bien failli disparaître. Pendant des décennies, des missionnaires ont découragé, voire interdit, la pratique du chant de gorge, jugée contraire à leurs enseignements. Comme d'autres expressions autochtones, le katajjaq a souffert des politiques d'assimilation qui ont marqué l'histoire du Nord. Mais il ne s'est jamais totalement tu. Transmis discrètement par les aînées, il a résisté — et connaît aujourd'hui un véritable renouveau, porté par une jeune génération déterminée à renouer avec cet héritage. Reconnaître cette histoire fait partie du chemin vers la réconciliation.

Des voix qui portent loin

Car le chant de gorge n'a jamais été aussi vivant. Des artistes inuites l'ont fait connaître bien au-delà de l'Arctique. La plus célèbre, Tanya Tagaq, originaire de Cambridge Bay au Nunavut, a remporté le prestigieux Prix Polaris en 2014 en mêlant le katajjaq à la musique expérimentale et électronique. D'autres voix rayonnent aussi : Elisapie, du Nunavik, tisse folk et pop avec ses racines inuites ; le groupe The Jerry Cans, d'Iqaluit, chante en inuktitut et intègre le chant de gorge à ses chansons ; la jeune Riit y ajoute des sonorités électro-pop. Ensemble, ils prouvent qu'une tradition millénaire peut résonner sur les scènes du monde entier.

Chanter, c'est transmettre

Aujourd'hui, dans les écoles et les centres communautaires du Nord, on réapprend le katajjaq. Des aînées transmettent aux plus jeunes ces jeux vocaux qu'elles-mêmes tenaient de leurs grands-mères. Chaque duo de voix qui s'élève est une victoire : celle d'une culture qui, malgré le froid et l'histoire, continue de chanter. Car pour les Inuit, la musique n'est pas un simple divertissement — c'est un fil qui relie les générations, le territoire et la mémoire.

Au cœur des glaces, deux voix se répondent, se relancent et rient ensemble. Et dans ce souffle partagé vit tout entière l'âme d'un peuple.

À retenir

Chez les Inuit, la musique se fait avec la gorge : le katajjaq, jeu vocal pratiqué par les femmes, imite les sons de l'Arctique et relie les générations. Longtemps découragée, cette tradition renaît avec force, portée par des artistes comme Tanya Tagaq ou Elisapie. Troisième étape de notre série, au cœur du Grand Nord. Et vous, avez-vous déjà entendu un chant de gorge inuit ?

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