Qu’est-ce qui nous lie ? Dans un pays aussi vaste et diversifié que le Canada, la question de l’identité collective est un éternel recommencement. En ce mois de février 2026, la réponse ne se trouve peut-être pas dans les discours politiques, mais dans l’effervescence de projets artistiques qui, à leur manière, tentent de tisser des liens et de créer du commun. Loin de chercher à définir une identité unique, ces initiatives célèbrent les rencontres, explorent les mémoires partagées et donnent une voix à ceux qu’on entendait peu. D’une chorale interculturelle à Vancouver à un projet de cartographie poétique des souvenirs dans le Mile End à Montréal, en passant par des murales qui racontent l’histoire des quartiers, l’art devient un puissant vecteur de rassemblement. Il ne gomme pas les différences, il les met en musique pour créer une harmonie nouvelle, plus complexe et plus riche.

La chorale comme métaphore du pays
Dans le sous-sol d’un centre communautaire de l’est de Vancouver, une centaine de personnes sont réunies pour leur répétition hebdomadaire. C’est la chorale « Voix Plurielles ». En regardant les visages, on voit le monde entier : une réfugiée syrienne, un étudiant chinois, une aînée d’origine italienne, un jeune professionnel des Premières Nations, une famille philippine fraîchement arrivée. Peu d’entre eux sont des musiciens accomplis. Ce qui les unit, c’est le désir de chanter ensemble.
Le répertoire est à l’image du groupe. Ce soir, ils travaillent sur un arrangement qui fusionne une chanson à répondre québécoise, une mélodie traditionnelle autochtone et un rythme de l’Afrique de l’Ouest. Au début, c’est un peu chaotique. Les harmonies se cherchent, les rythmes se superposent. Mais peu à peu, sous la direction patiente de la cheffe de chœur, les voix s’ajustent, s’écoutent, et finissent par fusionner en un tout cohérent et étonnamment puissant. Le temps de la chanson, les barrières de la langue, de la culture et de l’âge s’estompent. Il n’y a plus que le plaisir partagé de créer quelque chose de beau ensemble.

Des projets comme « Voix Plurielles » essaiment partout au Canada. Ils sont la métaphore vivante du projet canadien lui-même : comment créer de l’harmonie à partir de la dissonance ? Comment faire en sorte que chaque voix puisse être entendue tout en contribuant à un ensemble plus grand ? Ces chorales interculturelles, ces troupes de théâtre communautaires, ces cercles de conteurs sont des laboratoires du vivre-ensemble. Ils nous rappellent que l’identité n’est pas une essence figée, mais une performance collective, une conversation qui se réinvente constamment.
L’art public : inscrire les récits dans le paysage
À Winnipeg, dans le quartier North End, une immense murale vient d’être inaugurée sur le mur d’un ancien entrepôt. Elle raconte, en une fresque colorée et vibrante, l’histoire du quartier, un quartier populaire marqué par l’immigration et la présence d’une forte communauté métisse. On y voit les visages des premiers immigrants ukrainiens, les symboles de la culture métisse, les luttes ouvrières, mais aussi les jeunes d’aujourd’hui, avec leurs espoirs et leurs défis.
L’œuvre n’a pas été commandée à un artiste célèbre. Elle est le fruit d’un long processus de consultation avec les résidents du quartier. Des aînés ont partagé leurs souvenirs, des jeunes ont exprimé leur vision d’avenir, et des artistes locaux ont traduit ces récits en images. La murale est devenue un point de repère, une source de fierté. Pour les habitants, c’est leur histoire qui est enfin reconnue, inscrite en grand dans le paysage urbain.

Ce type de projet d’art public participatif se multiplie au Canada. Il transforme la relation des citoyens à leur environnement. La rue n’est plus seulement un lieu de passage, elle devient une galerie à ciel ouvert, un livre d’histoire. À Montréal, le projet « Cité Mémoire » utilise des projections vidéo pour faire revivre des personnages et des événements du passé sur les murs du Vieux-Montréal. À Calgary, des passages souterrains sont transformés par des œuvres d’art qui explorent la relation de la ville avec la culture du Stampede et les traditions des peuples des Plaines.
Ces projets sont rassembleurs parce qu’ils partent des gens. Ils ne leur imposent pas une vision artistique, ils leur donnent les outils pour raconter leurs propres histoires. Ils créent un sentiment d’appartenance en rendant visible la mémoire collective d’un lieu.
La cuisine comme lieu de partage culturel
Parfois, le projet artistique le plus rassembleur n’est pas celui que l’on accroche au mur, mais celui que l’on partage dans une assiette. À Toronto, le projet « The Depanneur » est un exemple éloquent. Le concept est simple : chaque soir, la cuisine de ce petit restaurant est confiée à un cuisinier amateur différent, souvent un nouvel arrivant, qui prépare un repas typique de son pays d’origine. Un soir, on peut y déguster un festin syrien, le lendemain, des arepas vénézuéliennes, le surlendemain, un curry tibétain.
Le succès est phénoménal. Le lieu est devenu un carrefour de rencontres improbables. Autour des grandes tables communes, des Torontois de longue date et des nouveaux arrivants échangent, partagent un repas, et à travers lui, un peu de leur culture. La nourriture devient un langage universel, un point de départ pour la conversation. Le cuisinier d’un soir, souvent une femme qui cuisinait simplement pour sa famille, se transforme en ambassadrice culturelle, fière de partager les saveurs de son enfance.

Ce type d’initiative, qui utilise la cuisine comme un médium artistique et social, est en plein essor. Des livres de recettes communautaires qui rassemblent les plats préférés des résidents d’un quartier aux festivals de cuisine de rue qui célèbrent la diversité culinaire d’une ville, on redécouvre que le partage d’un repas est l’un des actes les plus fondamentalement rassembleurs qui soient.
Vers une identité narrative
Que nous apprennent ces projets ? Ils nous montrent qu’au Canada, en 2026, l’identité collective se construit moins sur des symboles nationaux que sur des expériences partagées. Elle n’est pas une définition, mais une narration. Une narration polyphonique, faite d’une multitude de petites histoires qui s’entrecroisent, se répondent et finissent par former un récit commun.
L’art, dans ce contexte, joue un rôle essentiel. Il n’est pas un simple divertissement, il est un espace de traduction. Il permet de rendre l’expérience de l’autre accessible, de créer de l’empathie, de trouver des points de contact inattendus. Il nous apprend à être à l’aise avec la complexité, à voir la diversité non pas comme un problème à gérer, mais comme une source inépuisable de créativité et d’enrichissement.

Les projets artistiques qui rassemblent les Canadiens aujourd’hui ne sont pas ceux qui cherchent à effacer les différences pour créer une unité factice. Ce sont ceux qui, au contraire, les célèbrent et les mettent en dialogue. Ils nous invitent à écouter la voix de l’autre, à goûter sa cuisine, à voir le monde à travers ses yeux. Et c’est dans ce partage, dans cette curiosité mutuelle, que se tisse, jour après jour, le fil fragile et précieux de notre identité commune.
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